• Leila

[POESIE] Hommage aux Maîtres du Pain


Il était une fois dans une petite ruelle cachée de la jolie cité médiévale d'Entrevaux, à la lisière du Mercantour, un vieux fournil accessible aux curieux. A l'entrée sur la droite, sur un panneau, un texte émouvant qui raconte la naissance du Pain entre les mains du Maître du Pain : du champ de blé au fournil, en passant par la meunerie : un hommage au temps qui passe, au travail de la terre, au travail de l'homme tout court. Le tout avec un brin de sensualité.

Antoine Guibert, maçon-poète octogénaire reconverti dans la culture de l'olive, en est l'auteur.


Hommage aux Maîtres du Pain

de Antoine Guibert


Ce texte, je le dédie à mon père et à ma mère, qui m’ont appris à respecter le pain qu’ils fabriquaient avec la farine du blé qu’ils produisaient…

Cet hommage s’adresse à ceux qui ont peu de moyens mécaniques mais beaucoup de savoir-faire… Ceux-là je les appellerai les Maîtres du Pain.


Car le Maître du Pain, lui il sait qu’au départ c’est une petite graine que l’agriculteur met dans la terre ; cette petite graine, le blé,

Les pluies de l’automne vont la faire germer,

L’hiver la protégera de son manteau neigeux,

Le printemps la fera pousser et se multiplier,

Le soleil de l’été la fera mûrir, lui donnera cette couleur d’or.

Durant sa courte vie, le blé aura su protéger dans la chaleur de ses bras

La couvée de la caille et de la perdrix qu’il aura nourries,

Il aura vu la hase mettre bas, guidé les premiers sauts de ses levrauts,

Et quelques fois par les nuits sans lune,

Il aura su résister à l’assaut ravageur de la harde de sangliers.

Tout cela le Maître du Pain le sait.

C’est à grands coups de faucille que le moissonneur

Le détachera de ses racines, il l’emportera serré en gerbes jusqu’à l’aire

Pour y être foulé, décortiqué, je dirais déshabillé.

C’est le tarare qui le débarrassera de la poussière et le séparera des mauves.

Ensuite, après s’être baigné dans l’eau de la fontaine, près de la chapelle,

S’être fait sécher au soleil étendu sur de grands draps de toile de jute ;

C’est sans hésiter qu’il ira se jeter sous les pierres du meunier

Pour y être broyé, jusqu’à ce que jaillisse de son corps la matière, la farine.

Tout cela voyez-vous, le Maître du Pain le sait.

Aussi quand le meunier la livrera dans sa robe blanche…

Je dirais comme une mariée, c’est sur le pas de la porte du fournil

Que le Maître du Pain l’accueillera.

Il la prendra dans ses bras, la transportera jusqu’au pétrin,

Il la posera, il la découvrira, la caressera du regard,

Il plongera ses deux mains dedans, il la portera à ses narines pour sentir

Son odeur. Puis il la laissera filer entre ses doigts

Pour apprécier sa souplesse, sa finesse.

Ensuite il l’étalera au fond du pétrin,

Il mettra de l’eau, du sel, du levain préparé la veille

Et il mélangera le tout pour obtenir un pâte

Qu’il brassera avec tant de force, tant d’énergie

Que ça lui donnera l’envie de gonfler et de donner naissance à une multitude

De petits pains que l’on appellera Fougasse, Boule, Coulomp, Michette.

Et tout ce petit monde s’en ira s’aligner en rangs serrés

Dans le four chauffé à blanc par le bois de nos forêts,

Où il s’imprègnera de ses senteurs, et ses senteurs mélangées

A la transpiration de la pâte nous donneront un parfum

Qui inondera le fournil, s’échappera par l’entrebâillement de la porte

Envahira le village, grimpera jusqu’à la fenêtre de notre chambre

Restée ouverte dans la chaleur de l’été,

Nous donnera l’envie de sauter du lit,

De courir jusqu’à la boulangerie pour y acheter le pain tiède et croustillant.

Et si d’aventure nos pas nous mènent sous la fenêtre

De la chambre du boulanger,

Essayons de ne pas faire de bruit pour ne pas troubler son repos,

Pour qu’il puisse encore et encore nous régaler.




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